3 questions à Patrice Geoffron, Professeur et directeur du CGEMP

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La Transition énergétique, entre intentions politiques et réalités sur le terrain : l’éclairage de Patrice Geoffron, directeur du Centre de Géopolitique de l’Energie et des Matières Premières.

Où en est la France dans son processus de transition énergétique (ambition des programmes, résultats intermédiaires, maturité des acteurs et usagers…) ?

La France a défini, avec la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte un cadre très ambitieux (au-delà du « facteur 4* », une division par 2 des consommations énergétiques en 2050, -30% d’hydrocarbures dès 2030, …).

Ces ambitions sont confortées, sur la scène internationale, par des positions très proactives pour la mise en œuvre de l’Accord de Paris (qui doit évidemment beaucoup à la diplomatie française).

Mais la réalité de la mise en œuvre est moins impressionnante que cet affichage des intentions, comme l’a indiqué, de façon abrupte, le CESE (NDLR : Conseil Economique Social et Environnemental) mettant en avant que « La trajectoire observée n’est pas la bonne » (pour les émissions de GES), que « Le pilotage national est peu efficace », que « les territoires peinent à prendre leur place » (Comment accélérer la transition énergétique ? Février 2018).

Si on considère que le débat a été ouvert avec le Grenelle de l’Environnement, il y a 10 ans, ce constat est préoccupant. La question est de savoir maintenant, au sortir de 10 ans de crise économique, si des mécanismes efficaces de pilotage de la transition seront mis en œuvre, permettant une décrue des émissions conforme aux ambitions.

* désigne l’objectif d’un pays de diviser par 4 ses émissions de gaz à effet de serre (GES) entre le niveau de 1990 et celui de 2050.

Quels sont selon vous les 2 leviers cruciaux à maîtriser qui permettraient d’accélérer le processus (d’ordre technologique, étatique, économique…) ? 

Il importe de comprendre que ce qui est généralement qualifié de « transition énergétique » ne constitue pas qu’une transformation des systèmes énergétiques (c’est-à-dire l’adaptation des différentes chaînes d’approvisionnement, de la production jusqu’au consommateur).

Plus fondamentalement encore, cette transition ouvre sur une transformation en profondeur de l’organisation de nos sociétés et, notamment, de l’environnement urbain : derrière le terme de « smart city » (sans que l’on sache vraiment ce qu’il recouvre) s’annoncent des transformations non seulement de la manière d’insérer l’énergie (sans doute avec plus de moyens de production ancrés dans la ville), mais également de la consommer (avec des usages plus efficaces, avec plus d’autoconsommation, individuelle ou collective, …).

Si l’on ajoute à cela la problématique des transports, à la fois de personnes et de marchandises (autour de la gestion du « dernier kilomètre ») et la réintroduction du végétal dans l’espace urbain (pour tempérer les évolutions du climat, mais également pour valoriser un potentiel de production agricole), ce sont des modes de vie en collectivité profondément renouvelés qui s’esquissent.

Et, évidemment, ces modifications ne sont pas circonscrites aux espaces urbains : le poids de la production énergétique dans le modèle agricole allemand (éolien, photovoltaïque, méthanisation, …) offre un aperçu des évolutions qui se dessinent. Mais, dès lors que la transformation du « modèle énergétique » ouvre sur une modification du « modèle de société », le large partage de la connaissance constitue un enjeu essentiel, en ce qui détermine la réinvention du débat démocratique.

Quelle est la position que devrait tenir les pays européens (ensemble et vis-à-vis du reste du monde) ?

Les Européens sont dans une situation paradoxale, en ayant été les premiers (avec le Paquet Énergie-Climat de la fin des années 2000) à définir une vision stratégique à long terme pour la transition énergétique, mais se trouvent aujourd’hui fragilisés du fait d’une mise en œuvre très fragmentée, dans chacun des États-membres, et peu coordonnée.

Dans le contexte de la mise en œuvre de l’Accord de Paris, la concurrence sur les technologies bas carbone sera de plus en plus vive.

La Chine aura sans doute une capacité à massifier certaines technologies (batteries par exemple) comme elle l’a fait dans le domaine du photovoltaïque dans un passé tout récent ; du côté américain, et cela malgré le désengagement de l’administration fédérale, la puissance des GAFA dans différents domaines (gestion des données, intelligence artificielle, Internet des objets,…) forme un atout également dans le cadre de la transition énergétique.

Au milieu de tout cela, la fragmentation européenne constitue un handicap, pas nécessairement rédhibitoire, mais dommageable compte-tenu de la position pionnière de l’Union.

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