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Linky : pourquoi une justice à deux poids, deux mesures ?

La semaine dernière, deux tribunaux ont rendu des décisions contradictoires quant au danger potentiel de Linky sur la santé. Le 30 juillet, le juge de Tours a ordonné le retrait ou la non-installation des compteurs connectés chez 13 plaignants souffrant d’électrosensibilité. Le lien de causalité n’a en revanche pas été retenu pour la centaine d’autres demandes rejetées ce jour-là. Le 2 août, le tribunal de Nanterre a lui aussi débouté les requêtes de 457 personnes aux pathologies diverses (électrosensibilité, hyperthyroïdie, diabète et épilepsie). Alors que près de 5 000 autres cas doivent être examinés par une vingtaine de tribunaux français, comment expliquer ces différences de traitement judiciaire ?

Ce devait être une révolution technologique, synonyme d’économies d’énergie pour les consommateurs comme pour le gestionnaire de réseau électrique Enedis (ex-ERDF). Pourtant, depuis décembre 2015 et le début de installation de Linky dans 35 millions de foyers français, c’est plutôt un vent de révolte qui s’abat sur le nouveau compteur communicant. Malgré son inscription dans la loi sur la transition énergétique, l’appareil couleur vert anis n’est pas accepté par tous les ménages français. Depuis quatre ans, des milliers de citoyens, des associations et même des maires ne décolèrent pas contre l’obligation de remplacer les anciens compteurs électriques par de nouveaux modèles connectés.

Pas de danger, selon la science

De quoi accusent-ils Linky exactement ? Premièrement : la surveillance de la consommation électrique à des fins commerciales. La CNIL certifie pourtant qu’aucune donnée ne sera transmise sans l’accord préalable de l’usager… Deuxième grief : le coût caché de l’opération. Les plus sceptiques craignent en effet que les 5,4 milliards d’euros investis par Enedis pour déployer les nouveaux compteurs seront répercutés tôt ou tard sur la facture d’électricité. Enfin, les anti-Linky dénoncent surtout les risques encourus pour leur santé en raison des ondes électromagnétiques émises par le boîtier. Mais alors, Linky est-il oui ou non dangereux pour la santé ?

Non, prétend le milieu scientifique à l’unanimité. L’Agence nationale des fréquences (ANFR) estime que Linky n’augmente pas significativement le niveau de champ électromagnétique ambiant. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) juge très faiblement probable que le compteur puisse avoir des effet nocifs. Elle récuse tout lien de causalité directe entre l’exposition au compteur et les symptômes décrits par les électrosensibles. Et pour cause : Linky émettrait des fréquences plus faibles qu’un téléphone portable ou que de simples plaques à induction, selon Jean-François Doré, directeur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Son champ (30 à 95 kHz, selon l’ANFR) reste toutefois supérieur aux basses fréquences (moins de 8,3 kHz), jugées comme cancérigènes possibles par l’ANSES et l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Alors pourquoi la justice a-t-elle décidé de l’éloigner de certains plaignants ?

Pas de place au doute, ou presque…

Selon l’AFP, le juge du tribunal de Tours se serait appuyé sur des certificats médicaux fournis par le professeur Dominique Belpomme. Ce dernier atteste en effet que l’état de fatigue de certains de ses patients est directement causé par la présence du compteur Linky. Problème : le cancérologue aurait déjà reçu un avertissement par le Conseil national de l’ordre des médecins, qui ne cautionnerait pas sa méthode pour diagnostiquer l’électrohypersensibilité. Mais en attendant une preuve scientifique incontestable que cette pathologie n’est pas liée à Linky, le tribunal aurait décidé par précaution d’écarter tout risque en interdisant l’appareil chez plusieurs patients du médecin.

Alors qu’Enedis a décidé de faire appel de la décision de Tours, Corinne Lepage, l’avocate des 457 plaignants de Nanterre, appelle justement à la conduite de nouvelles études scientifiques pour évaluer le lien entre Linky et certaines pathologies médicales. Elle cite notamment l’exemple des lignes de haute tension, qui présenteraient un risque possible de leucémie chez les enfants (source : ANSES) et ont pourtant été installées partout dans le pays. Faut-il craindre le même retour de bâton dans quelques années avec Linky ? Rares sont les scientifiques à être catégoriques sur la probabilité zéro en matière de risque…

À propos de l'auteur

Camille Vandendriessche est rédacteur en chef et directeur de publication sur L’Energie en Questions. Journaliste indépendant dans la presse sportive, il écrit également depuis plus de trois ans sur la thématique de l’énergie. Diplômé d’écoles de journalisme en France et aux États-Unis, il décrypte l’actualité à travers des articles d’analyse et des sujets aux angles originaux.

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